
Souvent je prends la ligne 21. Tous les jours même. C’est un beau numéro, 21. L’age de la majorité aux Etats-Unis, pour boire. Pas pour posséder un flingue. Ni conduire. Le 21, il a un beau code couleur aussi. Vert. Un beau vert RATP. C’est un beau bus, le 21, quand il arrive fièrement à mon arrêt. Il est beau et fier car il passe par de jolis coins le 21. Comédie Française, Opéra, Luxembourg, Louvre, St Michel, Notre-Dame…Puis le 21, il passe en bas de chez moi. Alors tous les jours je prends le 21.
Parfois, je prends le 21 le soir tard. A son terminus, à St-Lazare. Une dame m’apostrophe. S’agite. Me donne son point de vue sur la RATP, les machinistes, les jeunes de banlieue, la violence. Elle ressemble à une bourgeoise clocharde. Elle dit qu’elle est réfugiée politique. Et travaille pour la police Européenne. Du coup, des gens la traquent et elle doit se cacher. Puis les chauffeurs de bus la reconnaissent tout le temps et ne s’arrêtent pas. Cette dame est visiblement folle et parano. Elle prend le 21.
Dans le 21, il y a beaucoup de vieux. Car ils ont peur du métro plein de loubards et de blousons noirs ! Ils sont petits alors on ne les voit pas. Mais on les sent. L’odeur déjà. Et les coups de pieds. Parfois un sac de course vous rentre dans le dos à chaque freinage. C’est la manière de se manifester pour un vieux. Et vous faire payer votre jeunesse.
Avant, je m’essayais dans le 21. Mais le regard des vieux est plus dangereux que le baiser d’un lépreux. Le combat visuel commençait. Si vous préfériez la fuite, en fixant vos genoux ou les passants qui marchent sur les trottoirs noirs, les réflexions flottaient. Adressées à tout le monde mais surtout à vous : "certains ont l'air bien fatigué de leur journée". Certes. Puis la pression silencieuse des autres passagers devenait si forte que vous finissiez par céder votre précieuse place.
Alors, plutôt que de jouer à ce jeu épuisant, je choisissais de toujours rester debout dans le 21. Ma scoliose et ma cyphose ne sont rien, comparées au regard demi-mort d’un vieux. Puis à 70 ans, quand je serai tordu et souffrant après toutes ces années dans le 21, je me vengerai sur les petits mutants en leur mettant des coups avec mon lecteur MP3 ringard, pour m’asseoir à mon tour.
Dans le 21, il y a une fille qui monte à l’arrêt suivant le mien chaque matin. Le soir, elle descend à l’arrêt précédent le mien. Ce qui veut dire qu’elle habite au même endroit le soir et le matin. C’est pratique. Une fois, elle est montée plus loin. J’en ai déduit qu’elle avait un amant.
Dans le 21, il y a un monstre de sexe masculin. Son regard bovin et ses mâchoires ballantes, son unique cheveu coiffé en arrière, sa peau luisante et son front humide font la joie des gamines qu’il reluque lubriquement. Pour signaler son désir de monter dans le bus, il fait signe au conducteur avec une lampe torche qui envoie sans doute des codes en morse. Il s’écroule ensuite sur son fauteuil, essuie sa sueur et décède le temps de la rue Claude Bernard. Pour se ranimer vers "Les Ecoles".
Dans le 21, tout le monde se sourit, quand on reste serré les uns contre les autres, sauvant les apparences d’une promiscuité troublante et gênante (selon si c’est une jeune fille en jupe ou le monstre du 21). On se sourit, s’envoie du « pardon, je vous en prie » mais on se déteste cordialement. Ici, dans le 21, c’est un combat ordinaire et quotidien. Un combat routier qui cache la guerre des sexes, la lutte des classes, les conflits d’intérêts. Chaque centimètre gagné est une victoire sur l’humanité. Chaque place acquise est un trône que l’on défend corps et âme.
Dans le 21, il y a des gens qui portent des Converse. Et les posent sur les sièges libres. D’autres passagers sortent donc leur mouchoir dans de grands gestes théâtrales pour signaler qu’ils vont nettoyer cet affront.
J’aime subir l’humour et l’humeur des conducteurs du 21. Selon s’ils sont en dépression, amoureux, guillerets ou éméchés, la conduite se fait douce, ponctuée, agressive, interminable voir erratique.
Dans le 21, j'ai retenu une gamine qui allait gicler dans un virage alors que son père s'occupait dans le décolleté d'une quadragénaire. Alors une dame m'a adressé un regard affectueux et bienfaiteur, comme pour s'excuser de l'attitude du papa et me remercier de ma bonté à défendre l'intégrité physique de cet enfant. En fait, j'avais juste eu peur pour mes pompes.
Dans le 21, je n'ai pas tellement de copain. Dans le 21, j'écoute rarement Chopin. Mais dans le 21, j'ai une copine qui me dit "vient j'emmène au Holiday Inn". Elle s'appelle Aglaé et traine sept décennies derrière elle alors je décline l'invitation.
C'est vraiment bien le 21.